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MILANO - SANREMO, 288 km
1. Raymond POULIDOR (Fra) en 7h41'07"
2. Rik Van Looy (Bel) à 3"
3. Rino Benedetti (Ita)
4. Dino Bruni (Ita)
5. Michel Van Aerde (Bel)
6. Dino Liviero (Ita)
7. Walter Martin (Ita)
8. André Darrigade (Fra)
9. Pietro Musone (Ita)
10. Jo De Haan (Hol)
11. Jo De Roo (Hol)
12. Joseph Groussard (Fra)
13. Frans Schoubben (Hol)
14. Carlo Brugnami (Ita)
15. Emile Daems (Bel)
16. Giovanni Garau (Ita)
17. Jaime Alomar (Esp)
18. Nino Defilippis (Ita)
19. Edgard Sorgeloos (Bel)
20. Louison Bobet (Fra)
21. Piet Van Est (Hol)
22. Gastone Nencini (Ita)
23. Pierre Ruby (Fra)
24. Rudi Altig (All)
25. Tom Simpson (Gbr)
26. Roger Hassenforder (Fra)
27. Mario Minieri (Ita)
28. Jean Graczyk (Fra)
29. Fernand Picot (Fra)
30. François Mahé (Fra)
31. Diego Ronchini (Ita)
32. Martin Van Geneugden (Bel)
33. Robert Cazala (Fra)
34. Joseph Planckaert (Bel)
35. Henry Anglade (Fra)
36. Jean Anastasi (Fra)
37. Guido Carlesi (Ita)
38. Pierre Everaert (Fra)
39. Miguel Poblet (Esp)
40. Ezio Pizzoglio (Ita)
41. Angelo Conterno (Ita)
42. René Privat (Fra)
43. Claude Mattio (Fra)
44. Claude Colette (Fra)
45. Armand Desmet (Bel)
46. Willy Vanden Berghen (Bel)
47. Raymond Impanis (Bel)
48. Valentin Huot (Fra)
49. Pietro Chiodini (Ita) à 27"
50. Noé Conti (Ita)
51. Franco Cribiori (Ita)
52. Roger Chaussable (Fra)
53. Rolf Graf (Sui)
54. Giovanni Pettinati (Ita)
55. Agostino Coletto (Ita)
56. Jean Le Lan (Fra)
57. Vittorio Casati (Ita)
58. Lode Troonbeeckx (Bel)
59. Alfred De Bruyne (Bel)
60. Franco Balmamion (Ita)
61. Antonio Bailetti (Ita)
62. Gilbert Desmet 1 (Bel)
63. Arnaldo Pambianco (Ita)
64. Imerio Massignan (Ita)
65. Marcel Janssens (Bel)
66. Albertus Geldermans (Hol)
67. Carlo Azzini (Ita)
68. Giuseppe Zorzi (Ita)
69. Alessandro Fantini (Ita)
70. Ottavio Cogliati (Ita)
71. Luigi Arienti (Ita)
72. Alfredo Sabbadin (Ita)
73. Livio Trape (Ita)
74. Graziano Battistini (Ita)
75. Freddy Ruegg (Sui)
76. Bas Maliepaard (Hol)
77. Joseph Vloebergs (Bel) à 1'21"
78. Arrigo Padovan (Ita)
79. Gilbert Scodeller (Fra)
80. Giuseppe Tonucci (Ita)
81. Pierino Baffi (Ita)
82. Claude Valdois (Fra)
83. Léon Van Daele (Bel)
84. Luigi Ratti (Ita)
85. Silvano Ciampi (Ita)
86. Joseph Hoevenaers (Bel)
87. Louis Proost (Bel)
88. Vito Favero (Ita)
89. Federico Galeaz (Ita)
90. Sergio Braga (Ita)
91. Henri De Wolf (Bel)
92. Giovanni Velucchi (Ita)
93. Augusto Marcaletti (Ita)
94. Idrio Bui (Ita)
95. Vito Favero (Ita)
96. Piet Van Est (Hol)
97. Willy Derboven (Bel) à 1'57"
98. Giuseppe Fallarini (Ita)
99. Désiré Keteleer (Bel)
100. Giuliano Bernardelle (Ita) à 2'05"
101. Jacques De Boever (Bel) à 2'08"
102. Jean Milesi (Fra)
103. Willy Truye (Bel)
104. Guido Messina (Ita)
105. Julien Schepens (Bel)
106. Richard Everaerts (Bel)
107. Giuseppe Fezzardi (Ita) à 2'57"
108. Antonio Dal Col (Ita)
109. Albert Bouvet (Fra)
110. Giuseppe Pintarelli (Ita)
111. Eddy Pauwels (Bel)
112. Guillaume Michiels (Bel)
113. Max Bleneau (Fra)
114. Mario Bampi (Ita)
115. Petrus Oellibrandt (Bel)
116. Guido Boni (Ita)
117. Salvador Botella (Esp)
118. Antonio Franchi (Ita) à 4'07"
119. Giuseppe Sartore (Ita)
120. Jean-Claude Annaert (Fra) à 4'10"
121. Ivan Burigotto (Ita)
122. Giancarlo Manzoni (Ita) à 7'28"
123. Oreste Magni (Ita)
124. Willy Haeltermann (Bel) à 8'56"
125. Sergio Maggioni (Ita) à 15'37"
126. Ignazio Aru (Ita)
Inscrits : 221
Partants : 214
Classés : 126
Moyenne : 37.474 km/h
Disputé le 18 mars 1961 par un temps
ensoleillé au départ puis couvert.
Arthur De Cabooter (3°) et Frans De Mulder (38°) déclassés
respectivement pour changement de roue et de vélo
irréguliers.
Nota : Piet Van Est figure 2 fois (21° et 96°) ainsi que
Vito Favero (88° et 95°) dans le classement de la Gazetto
dello Sport.
En 1961, le Limougeaud Raymond Poulidor s'adjuge la
Primavera d'une main de maître, bien que desservi par les
circonstances de la course.
Il est parfois des destins à jamais maudits. L'existence
réserve à chacun d'entres nous des opportunités de bifurquer
et de changer le cours des événements. Celle-ci aussi,
hélas, se refuse à tout compromis, fut-il des plus nobles et
des plus légitimes. La carrière d'un saute-ruisseau
s'apparente trop souvent aux exigences de cette thèse
révélatrice d'échecs prémonitoires. Tous, avons en mémoire
les désillusions, les déconvenues même, d'un Raymond
Poulidor coureur atypique et talentueux, dont la bravoure
n'a d'égale que la malchance qu'il véhicule inexorablement
saison après saison. Entre son avènement le 18 mars 1961
lors d'une Primavera d'anthologie et le 16 mars 1972 où, au
crépuscule d'une carrière irréprochable, à défaut d'être
enviable, le Limougeaud terrassa le Cannibale en personne au
sommet du col d'Eze dans son exercice favori, dix longues et
amères années se sont écoulées. Cette décennie de labeur, le
résidant de Saint-Léonard-de-Noblat l'a vécue et surtout
subie, rétroactivement, comme un douloureux et interminable
calvaire. Le terme paranoïa, qui semble avoir été édicté par
et pour lui, l'emblématique et éternel Violet aurait pu en
user à satiété tant la poisse, qui s'est acharnée à sa
perte, l'a poursuivi et meurtri. Poupou a épousé et chéri
cette malchance, nullement pour le meilleur mais
essentiellement pour le pire. Parfois, il semblait pouvoir
apprivoiser cette encombrante mais fidèle conjointe mais
c'était finalement pour mieux la choyer.Certes, son talent
inné laissait présager qu'il nous gratifierait d'exploits
légendaires dignes des plus grands mais nous restions
convaincus dans le même temps que ces élans chevaleresques
voire dantesques se mueraient immuablement en feux de
paille. Poulidor a cultivé, inconsciemment et bien malgré
lui, l'art de l'inexorable et de l'évidence. Il est sûr
qu'un Hitchcock, par exemple, n'aurait convié un tel
énergumène à ses "élucubrations filmographiques". La classe
du bonhomme n'est nullement en cause, bien évidemment, et
c'est bien là le drame. S'il est aujourd'hui de notoriété
publique que notre Poupou national se trouve nanti d'un
palmarès où les succès probants s'avèrent être plus copieux
que les échecs cuisants, il n'en demeure pas moins vrai que
sa probité légendaire mêlée à une déveine chronique ont nui
à l'enrichissement d'une carte de visite dépourvue de tous
Grands Tours. Ah, le Tour de France ! Il en fut à maintes et
maintes occasions l'incontournable et indicible favori. Au
cœur des années Beatles, le Limougeaud, alors au sommet de
son art, aurait pu et dû revêtir le tant convoité sésame
cotonneux de l'honorifique panoplie du leader de la Grande
Boucle. Bien au contraire, 1966, 1967 et 1968 furent
jalonnées d'invraisemblables aléas gratinés tous aussi
rocambolesques les uns que les autres. Ces "Trois
Glorieuses" ont accouché d'usurpateurs (à l'exception de
Roger Pingeon) indignes d'une épreuve dont la notoriété et
l'implacable élitisme qu'elle draine ne sont plus à vanter.
Au cours de la première, Poupou fut victime d'un diabolique
Maître Jacques reconverti, pour la circonstance, en équipier
roublard et diabolique d'un limité mais studieux Lucien
Aimar. La deuxième permettra l'avènement d'un baroudeur hors
norme, Roger Pingeon. Enfin, la troisième et dernière
Glorieuse fut sans aucun doute la plus affligeante, et ce
même si l'apothéose demeurera, à l'instar de 1947 et 1989,
divine. Cette Grande Boucle pavée initialement de bonnes
intentions de la part de notre héros s'achèvera piteusement
et peu glorieusement au soir de la quinzième étape Font
Romeu-Albi, alors qu'il entrevoyait enfin le bout du tunnel
et donc pouvait légitimement envisager la victoire finale à
Paris. Toutes ses certitudes balayées d'un revers de la main
par une chute inopportune, impliquant un motard maladroit, à
l'endroit même où notre poissard avait élaboré une bordure
et distancé apparemment pour le compte tous ses adversaires
potentiels. L'abandon fut officiel le lendemain soir après
une seizième étape Albi-Aurillac d'enfer et de souffrance.
L'équipe de France, alors à l'apogée de la gloire, se
retrouvera brutalement décapitée et anéantie par cet énième
drame. Poulidor, hors course, Pingeon, équipier modèle,
jusqu'à l'abandon du Limougeaud, se retrouvait dorénavant à
des années-lumière au général. Et comble de l'horreur,
l'inénarrable capitaine de route des tricolores, le pugnace
Stab, s'enlisait dans une sombre et glauque affaire de
dopage. Et pourtant... Le soleil lombard est au rendez-vous
de la Primavera en ce 18 mars 1961. Le Boulanger de
Saint-Méen, lauréat dix ans plus tôt, et René Privat, tenant
du titre, ne pavoisent pas outre mesure lorsque les
journalistes, toujours aussi opiniâtres et circonspects,
leur suggèrent de désigner un Français apte à leur succéder
sur la Via Roma. Le peloton progresse à moulinets feutrés
dans un décor champêtre des plus reposants, les esprits
encore loin de toutes spéculations velléitaires.
L'atmosphère de cette entame de course flaire bon la
rêverie, ce dont s'accommodent avec délectation nos
protagonistes coureurs à l'aube d'une saison à l'avenir
obscur. Tout, même les songes les plus influents, s'achève
par un épilogue et le Turchino qui se profile, tel un mur
des futures lamentations, est bien présent pour le leur
remémorer. En fait, cela ne pouvait pas plus mal débuter
pour Raymond Poulidor. Le Mercier perce au pied même de la
première difficulté du jour. Il ne se retrouve pas seul,
remarquez. Des essaims de coureurs sont éparpillés tout au
long de la chaussée dans l'attente irritante d'un secours
improbable. En outre, notre Limougeaud n'apparaît pas des
plus sereins en ce début de course. Des prémices de crampes
lui taraudent l'esprit, lui suggérant même de quitter la
Lombardie sur le champ.
Enfin, le véhicule de Tonin le Sage arrive et stoppe devant
l'outrager. Le mécanicien, brandissant haut les roues
salvatrices, se précipite vers Poupou tandis que le
directeur sportif des Mercier se confond en excuses auprès
de son coureur. Pensez, le numéro 21 tiré par Antonin Magne,
à la signature, relègue la voiture française au fin fond de
l'antre de la caravane suiveuse. Le Limougeaud ose alors un
: "le peloton est passé depuis près de deux minutes, jamais
je ne pourrai rejoindre celui-ci, je préfère abandonner." Ce
doit être à quelques choses près la teneur des propos de
notre victime expiatoire tant la réponse de Tonin qui
jaillira dans la foulée sera cinglante et dépourvue de toute
ambiguïté : "je vous l'interdit, vous n'avez encore rien
fait. Allons, au boulot !". A 24 ans, Poupou, tel un novice
qu'il demeure, est très respectueux des consignes assignées.
De surcroît, il voue une véritable et sincère admiration à
Magne, le boss, mais aussi et surtout à Tonin, le formidable
dynamiteur de peloton. Sans l'ombre d'une répartie, le
Limougeaud enfourche sa monture et reprend le cours de son
ascension. Par chance, eh oui, un regroupement à l'avant a
considérablement freiné l'allure échevelée du peloton et
c'est relativement aisément que Poupou parviendra à
réintégrer celui-ci avant le sommet. Le Français s'atèle
maintenant à se refaire une santé en se calfeutrant au sein
du peloton. La descente du Turchino puis la vallée que les
coureurs enchaînent n'entraîne aucun fait d'armes notoire.
Le ciel s'est couvert à l'approche des capi et la morosité
du paysage a déteint sur les âmes sensibles de nos
guerriers. C'est au tour du Capo Berta de présenter sa
silhouette disgracieuse à un peloton concentré à l'extrême.
Dès les premières rampes, une attaque du Parisien
Jean-Claude Annaert disloque le "serpentin" bien ordonné. Il
est aussitôt rejoint par le Batave de service Albertus
Geldermans qui dispose d'un porte-bagages si ample qu'il y
invite un certain Raymond Poulidor. L'impétuosité liée à
l'insouciance du jeune français fait merveille en cette
journée printanière. Les trois fuyards s'entendent comme
"larrons en foire" et se relaient à la perfection. Le bord
de mer est avalé sans la moindre once d'animosité. Les
hommes de tête s'engagent à droite en direction de
l'inénarrable juge de paix, le Poggio di San Remo. Les
premiers lacets voient une fulgurante accélération se
produire, elle est l'œuvre du Limougeaud. Poupou, toutes
voiles dehors, laisse une impression de puissance inouïe. Le
Français virevolte sur les pentes escarpées du "Faron
italien". Au sommet, l'avantage, sans être définitif, est
déjà conséquent. Vingt secondes au moment de basculer rend
le jeune homme tout à la fois heureux, anxieux puis nerveux.
La courte mais ô combien sinueuse et technique descente vers
la cité de villégiatures méditerranéennes apparaît longue et
interminable au protégé de Tonin. Superbement négociée,
néanmoins, il côtoie maintenant les longs bouts droits qui
mènent aux confins du nirvana.
Pourtant, déjà, la poisse insidieuse et perverse vient
titiller notre précoce et candide héros. Sous la forme d'un
carabinier qui, à grand renfort de mouvements de bras,
l'aiguille et le propulse sur une voie de garage. Il sent
alors le vent du boulet des poursuivants l'embaumer.
Paniqué, on le serait à moins, il stoppe brusquement,
perçoit plus qu'il n'entend les avertisseurs sonores des
véhicules suiveurs et fait demi-tour, promptement, en
direction des échos salvateurs. Sur la Via Roma, Raymond
Poulidor remonté telle une pendule helvète, dos voûté, tête
dans la potence, le regard fixe et noir de l'homme irrité,
vole vers son destin. Un destin qu'un obus d'outre-Quiévrain
n'a pas l'intention de voir s'épanouir en ces lieux. En
effet, Rik Van Looy, le boulimique prédateur, déboule à la
tête de sa meute. L'Empereur d'Herentals, coutumier du fait,
martyrise sa bécane comme jamais auparavant. Il remonte,
mètre après mètre le présomptueux qui semble au bout de ses
réserves, passablement émoussé. En vain, néanmoins, car
notre Limougeaud trouvera les ressources insoupçonnées et
insoupçonnables pour conserver une cinquantaine de mètres
d'avance sur le Monstre Flamand. Cet incroyable succès
semblait, un temps, ouvrir de nouvelles perspectives au
coureur français, alors à la croisée des chemins de
l'ambition, mais le coureur le plus adulé de France et de
Navarre ne récidivera pas et se concentrera à l'avenir sur
les épreuves par étapes plus en rapport à son potentiel
athlétique, paraît-il. Un titre de champion de France et une
troisième place au Mondial de Berne, succédant son triomphe
dans Milan-San Remo, rend obsolète pourtant ces affirmations
plus que contestables, mais rarement contestées hélas, et
vient corroborer mon sentiment de relatif gâchis. Le natif
de Masharaud Mérignat a rarement déçu lors des courses d'un
jour lorsque d'aventure il y participait. Et si les jours de
poisse chronique dont il fut généralement victime n'étaient
pas la manifestation de certains dieux de la petite reine
suggérant à notre Poupou national et à un entourage peu
visionnaire d'axer de temps à autres sa préparation en vu
des épreuves d'un jour ? Mais là, on nage en plein délire,
quoique !
Michel Crépel
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